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Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

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Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Fennec le Ven 8 Juil 2016 - 17:54

Voici un petit dossier un peu psycho.
Vu que j'ai du mal avec la mise en page, je vous conseille pour la lecture le téléchargement pdf Arrowici pour plus de confort. Bien à vous !


Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts



Introduction : Famille et Transmission

Etymologie : le mot famille provient du latin “famulus”, signifiant l’esclave ou le serviteur (cf l’influence du “pater familias” de l’Antiquité romaine, tout puissant et ayant vie de droit ou de mort sur les membres de la sphère familiale qu’il subordonne).
Il prend également racine sur le terme de “fama”, réputation, supposant un honneur à préserver et à pérenniser ou rumeurs et malédictions.
La famille est elle-même une micro-société au sein de la société.
Les fonctions de celle-ci sont la procréation (la part biologique), sécuritaire et affective (socle identitaire), sociale (apprendre le “vivre-ensemble”, intériorisation des valeurs et règles sociales, ancrage dans un réseau de liens), économique (répondre aux besoins), l’héritage de biens, mais également la transmission d’une histoire.
Si aujourd’hui il y a une homogénéisation des vies de famille sur un axe horizontal (relationnel) :
• prenant paradoxalement forme à partir d’une multiplicité “des modèles familiaux” (unions libres, divorces, familles, recomposées, monoparentales, adoptions, etc);
• il y a également de plus en plus une remise en cause de la filiation au profit de l’affiliation (plutôt que le lien de sang, on choisit les liens et les personnes, on se créera sa famille).
• accent porté sur la parentalité (comment l’on se vit parent) et moins persistant sur la parenté (règles implicites des alliances qui ordonnent la société).
Pour creuser la transmission dans la société contemporaine :
Arrow Les transmissions psychiques dans le couple et la famille : l’intrapsychique, l’intersubjectif et le transpsychique


La singularité des familles prend place sur un axe vertical : l’ancrage dans une histoire familiale. Et aujourd’hui, à travers l’individualisme prégnant, les questions existentielles prennent davantage place : qui suis-je, qu’est ce qui me définit, détermine, quel est mon rôle (lien), et par là même : qu’est-ce qu’on m’a transmis, qu’est ce que je veux transmettre/ne pas transmettre, consciemment ou malgré moi ? C'est pour cela que le champ du transgénérationnel attire actuellement de plus en plus notre attention.

Quelques pistes théoriques en bref
(non exhaustif!) : du biologique, médical, psychique, et spirituel

l’épigénétique :
L'épigénétique est l'étude des changements d'activité des gènes — donc des changements de caractères — qui sont transmis au fil des divisions cellulaires ou des générations sans faire appel à des mutations de l'ADN”.
Vincent Colot, chercheur à l'ENS, cité dans « L'épigénétique, l'hérédité au-delà de l'ADN » [archive], Le Monde, 13 avril 2012

articles:

• le concept psychiatrique anglo-saxon “historical trauma”, concernant les descendants des génocides amérindien, et de celui des aborigènes australiens (et tant...) : ce concept se réfère à une blessure émotionnelle et psychologique, qui prend place sur la durée de vie individuelle et à travers les générations, causée par des expériences traumatiques.
Arrow Historical trauma (wiki)
Aparté : toutefois attention à ne pas réduire les effets du génocide à la pathologisation dans le “traumatique”, alors que c’ est à la base une intention politique de destruction physique, psychique et identitaire.

la psychanalyse transgénérationnelle à travers différents points de vue (Freud, Jung, Lacan, Dolto, Torok, Abraham, Lebovici)

la psychogénéalogie :  théorie développée par la psychologue Anne Ancelin

Dimension spirituelle et religieuse : impact des vies antérieures, mal morts, pactes,  malédictions, etc.

Dans une première partie je me consacrerais aux apports la transmission familiale et de l’inconscient sous le primat théorique de la psychanalyse, et dans une seconde, le poids de la mort (et des morts) dans notre héritage, prédéfinissant notre ancrage dans la civilisation.

Transmissions conscientes et inconscientes,
intergénérationnelle et transgénérationnelle

Serge Tisseron met à plat deux idées reçues sur le concept de Transmission :
Arrow La transmission troublée par les revenants et les fantômes

-  il n’y a pas de transmissions à l’identique (par exemple concernant le type de répétition, les contextes différents à prendre en considération).
- il n’existe pas uniquement qu’un sens de transmission, celui descend le cours des générations. Les enfants peuvent transmettre eux-mêmes certains secrets familiaux aux parents, car ils osent interroger les anciennes générations (par exemple).

A prendre en considération également :



Selon J. Lemaire, “Trans” signifiant “passer à travers”, la nature de ce qui est transmis peut subir des transformations, des filtrages.
NB : Le premier mot utilisé par Freud pour désigner le concept de Transmission est “übertragung”, mot allemand pour “transmission” pouvant aussi signifier le terme de “traduction”.

De plus, il est nécessaire de s’intéresser à l’interaction entre émetteur et récepteur, un “Je” et un “Tu”, dont le rapport entre l’un et l’autre ne sont pas aussi disjoints et indépendants malgré ce que les préconceptions individualistes classiques laissent à penser.

« ce qu’on transmet en le sachant et… ce qu’on transmet à son insu ! »  

Freud avait déjà commencé par opposer deux types de transmissions familiales :
• La transmission intersubjective, dite intergénérationnelle : elle se transmet par identification aux modèles parentaux; c’est une réappropriation individuelle des contenus de transmission (façon de vivre, croyances, références culturelles, constructions intellectuelles, esthétiques, repères, etc) : un échange dans un espace transitionnel psychique commun, permettant un véritable travail de transformation.

La transmission peut se faire par voie du langage verbal et non verbal, attitudes et émotions (le négatif est plus souvent apparent paradoxalement à travers le voile du non dit, la suggestion).
Le sujet a la capacité d’accepter, de refuser ou de critiquer cette transmission et ces identifications sur un plan conscient ou inconscient.

• La transmission transpsychique, dite transgénérationnelle : il s’agit d’un “forçage” de la frontière psychique de l’individu par une trace mnésique énigmatique, qui dépasse le seuil de la conscience et de la parole pour se transmettre malgré soi, cristallisée sur une personne de la génération future. Cela peut être la répétition d’un fait tabou, caché, et inconnu d’un ancêtre. Ici il y a une fusion entre émetteur et récepteur.

Dans ce dernier cas, elle a valeur d’effraction psychique, de traumatisme : nous n’avons pas le choix d’accepter ou non cette transmission, il n’y a pas d’espace intermédiaire ni d’appropriation possible, pas de frontière psychique. Elle nous dépasse, que ce soit sur le plan conscient ou inconscient.

Le coût psychique de la défense est telle que le sujet sacrifie une partie de ses mécanismes de pensées, intellect, mémoire qui tentent de contenir “l’impensable”, et il devient difficile pour lui de différencier son monde fantasmatique de celui qui n’est pas le sien.
Exemple : cas clinique de Serge Tisseron :

Spoiler:

Par exemple, une mère que j’ai pu observer retirait sans cesse le biberon de la bouche de son bébé au lieu de lui donner à téter normalement. Elle justifiait ce comportement par son inquiétude que son bébé « s’étouffe ». L’attitude de cette mère avait évidemment des conséquences sur le développement du bébé. Il était constamment insécurisé, craignant probablement toujours qu’un événement imprévu lui ôte brutalement un élément de son environnement auquel il tenait.

Pourquoi cette femme avait-elle adopté cette attitude par rapport à son enfant ? Bien sûr, des médecins l’avaient mise en garde contre le risque d’étouffement d’un bébé, mais d’autres parents ont reçu ce conseil sans que cela n’entraîne une attitude semblable de leur part. En fait, cette femme avait eu une enfance marquée par deux problèmes relatifs à l’étouffement. Tout d’abord, pendant toute son enfance, elle avait craint que sa mère qui était asthmatique ne meurt d’étouffement au cours d’une crise. Et ensuite, l’un de ses grands-parents était mort étouffé, et ce drame familial lui avait été longtemps caché. Cette femme avait donc deux raisons de craindre l’étouffement de son bébé et de l’anticiper de façon pathogène : l’une intergénérationnelle (la relation qu’elle avait eue enfant, avec sa propre mère) et l’autre transgénérationnelle (un événement qu’elle avait imaginé avant qu’on lui en parle directement, probablement avec une charge de culpabilité et de honte).


Sur la question de l’inconscient collectif :

Au sein de la psychologie psychanalytique, il existe beaucoup de divergences et de débats sur la notion d’inconscient collectif qui pourrait se transmettre et influencer l’inconscient personnel :

Freud : via l’influence des théories phylogénétiques et évolutionniste, il postule un inconscient primitif : “ l'hérédité archaïque de l'homme ne comprend pas seulement des dispositions, mais contient aussi des vestiges de la mémoire et des expériences des générations antérieures ” ( dans “Moïse et le monothéïsme ”, 1939).

Jung : au sein de la psychologie analytique, il théorise un inconscient universel de nature objective, innée, structuré par des entités archétypales, et dynamisé dans un processus d’individuation à travers des mécanismes de projections, compensations … ces archétypes ne sont pas élaborées sur un plan conscient, et peuvent ressurgir dans les rêves, visions, synchronicités. Il existe un écho direct de cet inconscient collectif sur l’inconscient personnel.

Devereux : père de l’ethnopsychiatrie, il défend l’idée d’un inconscient ethnique (culturelle pour Tobbie Nathan) : “ L'inconscient ethnique d'un individu est cette part de son inconscient total qu'il possède en commun avec la plupart des membres de sa culture. Il est composé de tout ce que, conformément aux exigences fondamentales de sa culture, chaque génération apprend elle-même à refouler puis, à son tour, force la génération suivante à refouler. Il change comme change la culture et se transmet comme se transmet la culture ”.

Lacan : pour lui, il n’existe pas d’inconscient collectif, mais le Langage et des règles linguistiques commune  à une culture, comme structurant le psychisme.

Pour sortir de cette impasse de l’opposition entre psychê individuelle et collective, dans ce dossier je mettrais surtout en avant la dimension de leur lien, ce tiers créatif qui permet leur propre constitution.


La Transmission comme une constitution de l’être


Un monde, un Langage, et une histoire sociale et familiale qui nous précèdent

Dans la constitution psychique infantile, Lacan rappelle le poids de la Transmission des messages sociaux, et parentaux à travers le Langage de la société et de notre famille qui nous précèdent et nous influence. Ce Langage avec un grand L n’est pas qu’un langage verbal : ce sont les codes, les images, les valeurs, les tabous, etc, les structures définissant notre société, par la même notre être. Selon Lacan, «L'inconscient est structuré comme un langage », et l'être humain est un "parlêtre".

Nous ne sommes alors pas encore nés que nous sommes déjà pensés, parlés par les autres. Les parents se projettent sur ce bébé imaginaire (sera-t-il garçon ou fille, à qui ressemblera-t-il, quels prénoms, leurs attentes, leur appréhension de la pater-maternité, les relations au sein de la famille et l’histoire de la famille… par exemple ! )

Le bébé naît, les parents font alors un certain deuil de ce bébé imaginaire avec lequel il existe un certain décalage. On parle à cet enfant, et des messages subtils traversent le langage (verbal, non verbal), quelquefois même paradoxaux.
Et puis l’enfant commence à parler à son tour, à se différencier et se détacher de ses proches pour s’intéresser au monde qui l’entoure.

Dans cette perspective, à la fois cette influence est nécessaire, car elle permettra de constituer un socle sécuritaire et identitaire pour l’enfant, pour mieux soutenir son individualité et l’orientation de sa vie. Secundo, si elle est trop pesante, elle empêchera l’enfant de se détacher totalement, d’affirmer sa personnalité. Il sera alors soumis aux désirs et aux caprices des autres, sans savoir ce qu’il veut lui-même, portera lui même sa famille, et pourra avoir du mal à créer ou s’investir dans les relations ou dans sa vie future.

Nous sommes ancrés dans une civilisation, une culture, un Langage, une lignée familiale (les morts et les vivants) qui nous précèdent et prennent part à notre construction.

La notion même de parentalité implique également le fantasme de transmission qui confirme ainsi sa place de parent en prolongeant l'héritage des besoins narcissiques et scénarios fantasmatiques à travers la filiation.

Donc la constitution du psychisme de l’enfant s’appuie sur ses parents et les proches qui l’entourent :

Alberto Eiguer définit les fonctions de l’appareil psychique familial dans cette construction :
Spoiler:


Contenance : il soutient la construction du psychisme du bébé en le protégeant des angoisses archaïques, ou les sensations brutes innommables, tel un bouclier qui diminue l’impact.

Liaison : il aide à faire le lien et différencier ce qui est de l’ordre de l’intérieur et l’extérieur de soi.

Transformation : il aide à transformer les sensations du bébé en expérience subjective psychique (de l’éprouvé brut à la conscience).

Transmission : c’est la façon dont chaque famille va donner à l’enfant les clefs d’accès au monde, comment l’appréhender, à travers quelles problématiques, fantasmes, désirs, etc.



Transmission parentale et l’enfant comme prolongement narcissique



« Il existe devant l’enfant une tendance à vouloir suspendre toutes les acquisitions culturelles, dont on a extorqué la reconnaissance à son propre narcissisme, et à renouveler à son sujet la revendication de privilèges depuis longtemps abandonnés. L’enfant aura une meilleure vie que ses parents. Il ne sera pas soumis à une nécessité dont on a fait l’expérience qu’elle dominait la vie. Les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront devant lui. Il sera réellement à nouveau le centre et le cœur de la création : sa majesté le bébé, comme on s’imaginait être jadis. » Freud



Quelquefois il est troublant de réaliser à quel point le choix du prénom d'un enfant est orienté par certaines problématiques sous-jacente (à mettre en relief avec le nom d'un ancêtre ou d'un personnage portant ce même nom, les prénoms de la fratrie, l'étymologie, les consonnances, etc).

leurs désirs irréalisés : exemple d' un parent qui n’a pas pu continuer à s’investir dans une passion sportive et qui va pousser et coacher son enfant à continuer les compétitions alors que ce dernier ne le veut pas; carrière professionnelle; etc).

L'enfant comme réparateur d’une histoire (Ciccone) :  exemple
de l’enfant qui devient porteur ou protecteur de sa famille en devenant médecin, infirmier, ou tout autre soignant, pour réparer ou lutter contre leur angoisse de mort, maladies, …

fidélité familiale et exigences paradoxales, où se joue la question de l’appartenance : par exemple dans une situation où les parents sont immigrés et que l’enfant est entre deux cultures, il doit faire mieux que ses parents, s’intégrer aux valeurs de la société d’accueil, mais sans trahir certaines obligations de sa culture d’origine. Car même avec des enjeux négatifs, la famille reste la base de l’identité de chacun.


Transmission pour la pérennité et l’organisation du groupe social


Au delà de la sphère familiale, Piera Aulagnier aborde le concept de groupe social.

Kaës parle également de psychisme groupal qu’il soit lié à une complète institution, ou à un cercle groupal plus réduit (comme la famille). Ce psychisme groupal, propre à tout ensemble social, est dynamisé par différents processus d'échanges inconscients :
des alliances inconscientes :

L’alliance inconsciente correspond à un accord inconscient selon lequel il est nécessaire, pour maintenir le lien, de refouler, de dénier, de rejeter ou d’effacer certaines choses ou pensées.
Les alliances Inconscientes de René Kaës par Anne Brun

Notamment en s'identifiant et partageant les Idéaux du groupe en question, et en déniant leurs propres désirs et de ceux qui les ont précédé pour sauvegarder l'homéostasie groupale à tout prix.

des pactes dénégatifs :

"Dans l’attirance de deux êtres l’un pour l’autre, chacun cherche en l’autre un écho à son propre impensé personnel et familial. Cet écho l’assure d’une complicité inconsciente dans le fait que le déni ou le refoulement ne sera pas levé par le conjoint, qui partage le même intérêt à ne pas questionner en l’autre ce qu’il a fait taire en lui."
Tisseron, 2004, "Le psychisme à l’épreuve des générations, Clinique du fantôme"

"L'opération de rejet consistant en une négativité protectrice fondatrice et structurante, mais qui dans sa dimension de négativité radicale transmet de l’interdit,” et par là même le secret. Rosa Jaïtin

des contrats narcissiques : processus selon lequel l'individu est lié à sa famille, au groupe dans la chaîne des générations et doit garantir la continuité de la lignée sociale. Pour cela la famille doit investir narcissiquement le nouveau membre : ce dernier doit à son tour adopter et porter les valeurs et le discours fondateur du groupe. C’est à cette condition qu’il fera sa place au sein de celui-ci, tel un contrat donnant-donnant.

L’identification comme moteur de la Transmission

Ce qui est à l’oeuvre dans toute transmission pour Kaës et de nombreux autres auteurs, comme ceux ci dessus, est le processus d’identification aux objets du désir de l'autre et à ses fantasmes inconscients, pour ainsi se positionner sur le fil des générations.


Les Héritages transgénérationnels : ce à quoi on s’identifie, ce qui se transmet



Dans l'histoire de chaque famille, il existe des non-dits, des secrets insupportables, ... ces "objets" n'ont ni été parlé, ni conscientisé. Ils deviennent isolés, car non symbolisables (on ne fait pas lien avec la conscience et avec l'autre), et se transmettent d'une génération à une autre : à défaut de passer par la parole, l'objet prend forme dans le corps, ou dans des mises en actes (symptômes, cauchemars, comportement particulier, etc), vouées à la répétition.
L’objet transgénérationnel (Eiguer), ou identification à un objet énigmatique, vide, mort

"C’est un « objet » se transmettant de génération en génération, comme un ancêtre, aïeul, grand-parent ou parent direct ou collatéral, « qui suscite des fantasmes, qui provoque des identifications, qui intervient dans la constitution d’instances psychiques chez un ou plusieurs membres de la famille."

Eiguer, 1997, "Le générationnel, Approche en thérapie familiale psychanalytique"


• Cela peut-être un secret honteux, qui est nié, dénié, créant un vide dans l’histoire et la lignée familiale. (héritage négatif de Kaës), ou encore un héritage psychique lourd à porter (Tisseron) :

« ils transmettent ainsi aux enfants la charge de surmonter les questions restées en souffrances dans l’inconscient de leurs géniteurs et de leurs aïeux ».

• des traumatismes privés (deuils non effectués), ou collectifs ( guerre, génocide).

• Plus spécifiquement vis à vis du travail de Anne Ancelin : répétitions, le syndrôme d'anniversaire, et ses outils comme le génogramme, génosociogramme, ...

• Ce qui se transmet encore ce sont : la faute, la maladie, la honte  (de soi, de sa famille, de sa classe sociale), la haine, le refoulé, les objets perdus, endeuillés, les dettes et les mérites familiaux… mais également les “cadeaux” : idéaux,  valeurs, aptitudes, honneur, archétypes...
Arrow De la parenté à la parentalité


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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Fennec le Ven 8 Juil 2016 - 17:56

Les revenants : quand les morts reviennent vers les vivants


Le tabou des morts

On occulte la mort

En occident, selon la thèse de Norbert Elias, “Über den Prozess der Zivilisation” (1930’s), il existe un refoulement social face à la mort, aux mourants, aux vieillards qui sont mis à l’écart et éprouvent rejet et solitude. Il traduit la censure sociale par un évitement, un déni et abandon des rites funéraires, permettant ainsi le contrôle des sentiments violents, d’angoisses pouvant mettre à mal l’ordre et les relations sociales.
Arrow La mort dans les sociétés modernes : la thèse de Norbert Elias à l’épreuve 

Dans notre contexte contemporain, la mort est vulgarisée, brandie à outrance de façon superficielle à travers les médias; ce n’est qu’une approche de surface, à la fois complètement dépersonnalisée où le sujet est privé de son appropriation et relation d’intimité avec la mort, et désocialisée. Elias critique la perte des rites, ceux ci pouvant permettre à chacun d’organiser ses repères. Les porteurs actuels de soutien ou de lien avec la mort face aux endeuillés sont majoritairement les structures administratives et les services funéraires, de plus en plus au profit de la communauté religieuse.
Un autre aspect contemporain fait que l’on se fixe sur “le travail de deuil” que les sujets ont à faire, très normatif voire pathologisé (étapes bien définies, et au delà de 6 mois, le deuil est considéré comme pathologique ou difficile selon la nosographie psychiatrique… car il ne faudrait pas que la productivité des individus en pâtissent ! ). Cette conception du deuil prend toute la place pour occulter la place du lien des endeuillés aux défunts, et de la dimension symbolique et mystérieuse de la mort.
Arrow Magali Molinié , Soigner les morts pour guérir les vivants”, Editions Le Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, novembre 2006


Apprivoiser la mort

Le rite permettait alors de faire passer le défunt dans le monde de l’au-delà, le séparant des vivants, et ainsi à travers cette étape de recréer une nouvelle relation et une acceptation de ce passage et de la question existentielle de la mort.
Toutefois, dans ce contexte où le sujet est amené à se prédéterminer de plus en plus par lui-même sur fond de fonctionnement néo libéral, et un système de consommation sous le primat de “personnalisation de masse”, les services du funéraires ont le vent en poupe. J’émets l’hypothèse toute personnelle d’un regain de “ritualité” à travers la demande de services ou de créations d’objets du funéraire de plus en plus personnalisés comme “ode à l’individualité du défunt” (avec le succès grandissants d’un artisanat mortuaire : moulage d’une partie du corps, comme le visage, les mains, la création de services privatisés, où un exécutant qui effectue tâches de mémoire à la place des proches, la thanatopraxie progressivement rentrée dans les moeurs, les actes autour du corps prenant une part importantes dans les rites mortuaire).
Arrow chapitre “Réinventer la mort : rites et deuil privé” dans : C. Lafontaine, “La société postmortelle”, Seuil, 2008, p.193-199.

articles de journaux :
Spoiler:

De plus, le rite de l’enterrement ou de la crémation tend à garder encore une dimension sociale malgré le fait qu’il s’exclue de plus en plus du champ religieux, mais le deuil est souvent réduit à une épreuve psychologique se vit sur le mode de la solitude et de l’intime, ou nécessitant un soutien professionnel.
Le visible et l’invisible, une question de culture

Malgré ces tentatives de réappropriation du mystère de la mort en occident, perdure une peur du monde invisible lié au primat du modèle des sciences, de ce qui est observable, quantifiable, classifiable par les catégories, nosographies, et par là rendu explicable :  rien ne doit échapper, l’invisible est rendu visible, sous peine de laisser prise à l’angoisse et un sentiment d’incontrôle et à l’évidement du savoir.
Hors sur le continent africain (notamment les pays d’Afrique subsaharienne), tout comme les entités liées à la mort provenant d’un monde invisible, il existe un parallèle par rapport au désir d’enfant : le foetus est considéré comme un esprit, faisant partie du monde de l’invisible, contrairement à l’occident où le cadre est médicalisé et les examens le rende visible. Dans cette première conception, l’enfant pérennise un lien entre les morts et les vivants. De l’idée de la “tabula rasa” occidentale concernant la naissance du bébé, vierge de toute influence, l’enfant de certaines contrées subsahariennes, lui, provient du monde des ancêtres et s’inscrit dans une cosmogonie singulière. C’est l’enfant qui décide dans quelle famille il va naître.
Arrow Renversement de perspective autour des symptômes apparentés à l'autisme en Afrique: "l'enfant ancêtre"


L’exemple de “l’enfant-ancêtre”

L’enfant-ancêtre concerne le champ de l’anthropologie et de l’ethnopsychiatrie, terme employé dans ces dernières disciplines pour traduire un type de situation rencontrée dans les régions d’Afrique noire (peut-être rendue “mythique” par ces derniers, qui tentent de coller l’étude d’un mythe cosmogonique au fonctionnement d’une institution, alors qu’il est plus rarement utilisé sur le continent).
C’est un enfant présenté comme mutique, préférant communiquer avec le monde des ancêtres, ou qui manifeste les ancêtres à travers lui, ou encore qui s’exprime dans un dialecte inconnu aux proches. La vision psychiatrique occidentale relègue ce symptôme à un diagnostic autistique.
Selon le psychanalyste Olivier Douville, dans son article :
[url= https://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique1-2005-1-page-107.htm]Arrow L’enfant dit « enfant-ancêtre » et le secret des générations[/url]


Je prendrai ici comme argument que le plus souvent l’enfant dit enfant-ancêtre est le dépositaire de l’infantile maternel, qu’il est en quelque sorte la part non traduite, non transcrite du rapport à l’origine que tentent de tisser de nombreuses mères africaines en terre d’exil que ce soit l’exil extérieur vers des pays européens ou « intérieur » vers des mégapoles africaines.
Dans ses recherches, Douville précise l’extrême généralité de ce terme, car il en existe différents vocables et nuances conceptuelles :
entre l’enfant qui se présente comme le parent de ses parents et l’enfant qui meurt et revient, il y a plus d’une nuance, il y a toute l’épaisseur d’un fossé métaphysique.
De plus, ce terme a été rendu de plus en plus présent, et actuellement, à travers l’augmentation des problématiques interculturelles dans un contexte de violence géopolitique, donnant fruit à des déracinements, une perte des rites sociaux, un risque de stigmatisation et surtout des « pannes » dans la transmissions. Par exemple, dans des situations migratoires, avec la perte des liens familiaux et sociaux du pays d’origine, il n’y a plus de rituel d’accueil dans la naissance : l’enfant n’effectue pas de passage du monde de l’invisible vers le visible, le vivant. Il reste dans les “limbes”, et comme par là même il n’ y a pas d’appropriation de statut de l’enfant, ni de la mère, le lien ne peut s’effectuer entre eux. Le bébé est un étranger pour sa mère.
Aujourd’hui encore, en France, comme au Sénégal, au Mali, ou ailleurs, on peut indiquer comment une apparente cassure généalogique entre une mère et son enfant, réduit, en un premier temps, ce dernier à une présentification insupportable de l’étranger.”
C’est ainsi que Douville alarme sur la prégnance parallèle du terme “d’enfant sorcier”, tendant à remplacer celui de “l’enfant-ancêtre”, quand la difficulté de résolution des dettes est telle que les coutumes sont insuffisantes pour vivre avec les préjudices des héritages. Cet “enfant-sorcier” est alors victime de rejets, maltraitances, abandons, voire condamné à mort.  
Arrow RDC : mieux vaut tuer l'enfant sorcier que lui vous tue

Arrow Tobie Nathan : « L’existence des enfants sorciers est un phénomène moderne assez récent »



Noms et prénoms des morts transmis aux vivants


Entre tabou et devoir de mémoire


Vincent Lecorre rappelle comment Freud s’est penché sur “le tabou des morts” dans “Totem et Tabou”, à travers l’interdiction de prononcer le nom du défunts qui est une situation présente dans beaucoup de cultures : alors il arrive que l’on change le nom du trépassé, ainsi que celui de toute personne porteuse d’un nom qui ressemble au sien.
Ensuite il fait le lien avec les comportements qui existent chez certains enfants dans un contexte de tabou de noms, et dont justement le prénom prend une part importante de sa personnalité :
« Ils ne se contentent jamais d’admettre une simple ressemblance verbale, mais concluent logiquement d’une ressemblance phonétique entre deux mots, à la ressemblance de nature entre les objets que ces mots désignent. Et même l’adulte civilisé, s’il analysait son attitude dans beaucoup de cas, n’aurait pas de peine à constater qu’il n’est pas aussi loin qu’il le croit d’attacher aux noms propres une valeur essentielle et trouver que son nom ne fait qu’un avec sa personne. Rien d’étonnant, dans ces conditions, si la pratique psychanalytique trouve si souvent l’occasion d’insister sur l’importance que la pensée inconsciente attribue aux noms. »
Arrow Sigmund Freud, Totem et Tabou ”, Petite Bibliothèque Payot, 2001, p. 115
Arrow Le choix du prénom ou la logique narcissique de l’Idéal du Moi : Introduction


“La capacité du nom à transcender les limites physiques de l'existence humaine le rend apte à franchir le seuil le plus implacable, la mort. “
Arrow Dictionnaire de la Mort ”, sous la direction de Phillipe Di Folco (article de Pascal Hintermeyer)


Pour autant, dans une volonté d’entretenir la mémoire des défunts, le nom représente le support de cette évocation : il est toujours cité dans les cérémonies consacrées aux morts. Cette tendance s’actualise encore plus actuellement, à l’heure où les cérémonies tendent à s’axer davantage sur la personnalité du défunt : une identité subsistant au-delà de la mort à travers le prénom, mais également le nom de la lignée qui se perpétue.
Les vivants effectuent des recherches généalogiques, autour d’un nom qui leur est propre, et également commun à de nombreuses autres personnes qui les ont précédées, permettant ainsi de trouver leur place, leurs identifications, et leurs liens à travers cette dimension verticale et parcourue d’anecdotes historiques.
Noms et prénoms permettent la continuité entre le monde des morts et celui des vivants (on donne prénoms des anciens, ou des défunts idéalisés aux enfants, plus patronyme). Ils  garantissent aussi une pérennité des individualité, à travers les actes de mémoire (honneur rendu au nom, éloge, héroïsation du nom, désignation des monuments, de rues, les inventions portent le nom de leur concepteurs) mais également porteurs du “revers de fortune”, de disqualifications, de stigmatisations.  
Les revenants : entre phénomène de croyance et psychanalyse

La crainte des Mal morts


La conception de “mort prématurée” provient surtout des civilisations européennes antiques, en évoquant des vies brutalement interrompues, par mort subite, au combat, ou par accident. Tertullien (“ De anima ”) catégorise ce qu’il considère comme des superstitions païennes : les mal-morts sont les insepulti, inmaturi, innupti, les suppliciés. Ils n’accèdent pas aux Enfer et sont condamnés à errer sur terre, ayant des actions souvent malfaisantes. La façon de mourir de ces défunts ne correspond pas aux normes sociales de la « bonne mort » .
Mais Tertullien est chrétien, et cette religion refuse cette conception, sinon les martyrs seraient considérés tout autant comme des revenants. Dans l’ouvrage “ La Jeune fille et la mort : recherches sur les thèmes macabres dans l'art ”, par Jean Wirth, l’auteur ajoute : « on peut se demander si le culte des martyrs, avec son fétichisme outrancier, n’est pas une vaste entreprise de dénégation, face à la conviction générale. »
Malgré tout, ces croyances ont continué à perdurer (par exemple, le rejet et la condamnation des suicidés par l’Eglise catholique). D’où le déploiement du concept de purgatoire pour remédier aux influences païennes et résoudre le problème de la place donnée aux âmes trépassées et errantes.
A l’époque médiévale, dans la croyance populaire, ce sont surtout les guerriers morts au combat qui constituent une grande proportion des revenants. Il existe d’autres mal morts de mort violente : les pendus, suppliciés, noyés, mais en font partie aussi les défunts qui n’ont pas eu de sépulture.
Idea Le rite pour les noyés en Bretagne :

« Afin d'éviter une mort sans sépulture, forme de «mal mort»,  sur l'Île d'Ouessant, à la nouvelle du décès d'un homme mort au loin [en mer], on confectionnait une petite croix de cire, véritable substitut du corps du défunt. Elle était veillée, transportée à l'église et déposée dans une urne près du choeur, puis dans un mausolée [...], parmi les tombes du cimetière. Ainsi le corps et l'âme étaient-ils repatriés au pays. Ce rite se célébrait encore dans les années 1960 » (o.c., p, 29, note 7). »
Arrow F. Bayard, “ Bretagne, un autre voyage. Vivants et défunts face au grand passage ”, Keltia Graphic, Spézet, 2004.

Arrow Male mort (Moyen - Âge)



Plus classiquement, les personnes parties de façon prématurée sont les mortes en couche, les enfant morts nés, non baptisés, non nommés (chez les païens), les foetus avortés, un époux ou épouse défunt qui reviendrait chercher son conjoint, les jeunes gens non mariés…
Dans ce dernier cas, je prendrais pour exemple le rite passé du mariage posthume en Moldavie et la région de la Valachie : le désir sexuel insatisfait transforme les jeunes gens défunts en strigoï (une sorte de revenant malfaisant apparenté au vampire dans les pays de l’Est). Alors on maria les jeunes défunts célibataires à des vivants. Dans autre partie de la Transylvanie, on marie plus communément le défunt à un arbre (sapin) ou à une lance.
Les morts reviendraient effectuer dans le monde des vivants ce qu’ils n’ont faire ou achever, ou encore se venger. Les vivants vivent dans la hantise et crainte survivance du revenant et de sa colère, de sa vision, de souvenirs obsessionnels,  hantises…
Un mal mort juif : le Dibbouk

C’est une croyance fondamentale de la pensée juive sur le versant mystique, à ne pas confondre avec le folklore. On l’associe à tord à une possession démoniaque, or dans le judaïsme, il n y a pas l’idée de puissance maléfique autonome de dieu : la conception d’une entité positive et une autre négative en toute égalité, serait contraire au monothéisme juif. Toute puissance spirituelle émane de dieu (que ce soit le monde matériel, mystique, le rationnel et le surrationnel) à des façons et des degrés différents, mais pas antinomiques. Même toute chose définie par impure dans la Torah reste une émanation de la divinité, rien n’existe en dehors de Dieu.
Le dibbouk est une entité dans la culture juive ashkénaze (mais existe aussi au Yémen, en Irak), son nom signifie “attachement”. C’est un défunt, souvent parti avec beaucoup de souffrance ou dans une grande injustice, son âme n’a pas accompli sa mission . Il est persécuté par des démons ou des esprits guides lors de son enterrement, l’empêchant de rejoindre le monde des morts. Pour échapper à ses tortionnaires, il se glisse dans le corps d’un vivant, que ce dernier soit un proche, ou une personne qui a croisé son chemin. Le dibbouk libère l’individu quand lui-même gagne enfin la garantie de pouvoir vivre sa mort délibérément. Pour cela, "l'attaché" doit accomplir des rites que le dibbouk ne peut accomplir lui même dans le monde des vivants : des actions de réparations de dettes, ou d’actions qu’il n’a pas fini d’effectuer de son vivant. Le dibbouk, dans son drame spirituel, cherchera la purification grâce à cette seconde âme à laquelle il est unifié : il pourra ainsi effectuer un processus d’élévation degré par degré jusqu’au Guehinnom.  
La personne à laquelle il est “attachée” est souvent elle-même ou son entourage proche en état de fragilité, de “souillure”. Il y a effraction du principe d’identité, il parle par la voix d’un autre. Elle ressent des troubles physiques, spirituels et une profonde détresse. Les conséquences touchent toute la famille. C’est ainsi que le rite de réparation prend une dimension sociale, en rétablissant de l’ordre dans toute une communauté : le mort retrouve son identité de juif mort, et le vivant retrouve son statut de vivant et également juif vivant.
Nathalie Zajde, psychologue, relate quelques cas cliniques autour du Dibbouk, en travaillant auprès des survivants et descendants des victimes juives de la Shoah (au centre parisien Georges Devereux). Elle favorise le prisme théorique ethnopsychiatrique, qui permet de dépathologiser la pensée. Elle a soutenu son doctorat de psychologie en 1993  sur « La transmission du traumatisme chez les descendants de l’holocauste nazi ».
Arrow Les survivants d'Auschwitz ont connu l'expérience d'être morts
Arrow  Conférence : Dibbouk, la possession des esprits


Fantômes et revenants, un os dans la transmission

Tout d’abord, par rapport aux termes de fantôme et de revenant, il existe une opposition entre la “densité” du revenant et l’évanescence fantomatique. De plus le revenant a la particularité de se présenter avec les traits du défunt, à un détail près différent ou surprenant prouvant par là même qu’il n’est plus de ce monde (pas de chaussures, trempé suite à une noyade, etc).
Il arrive fréquemment lors d’un deuil, qu’un proche puisse adopter l’attitude, le comportement ou l’influence du défunt (s’habiller, parler, agir comme lui) : l’identification est courante dans le travail du deuil. On a l’impression que le proche est possédé, or ici ce n’est pas le mort qui est actif, mais le vivant qui semble s’imposer et qui veuille le ressuciter.
Sur un autre plan, « ils (les fantômes) ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par le secret des autres » (Abraham, Torok en 1972, et Levy 1991).
Le fantôme est le travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre (inceste, crime, bâtardise, etc.). Sa loi est l’obligation de nescience. Sa manifestation, la hantise, est le retour du fantôme dans des paroles et actes bizarres, dans des symptômes (phobiques, obsessionnels…) etc. L’univers du fantôme peut s’objectiver par exemple dans des récits fantastiques. On vit alors un affect particulier que Freud a décrit comme « inquiétante étrangeté ».
Arrow Abraham et Torok, "L’écorce et le noyau", p.391.


C’est souvent l’enfant qui se fait le porteur de ce fantôme. Il est le fruit d’une dynamique de transmission d’inconscient parental à l’inconscient de l’enfant.
Les manifestations fantômatiques sont le fruit de ce travail psychique, qui est une tentative de combler ce vide de savoir, de comprendre le secret, mais également soigner son parent pour être par la suite compris et soigné par ce dernier lui aussi.
Tisseron définit ce processus de façon plus précise :


Le fantôme est une construction intérieure qu’un enfant se fabrique au contact d’un parent manifestement porteur d’un secret douloureux indicible – qui est en règle générale un traumatisme non surmonté – et pour cela en proie à des revenants.


Cette construction s’opère souvent sous l’effet d’émotions intenses vécues en empathie avec le parent à travers des situations répétées. En outre, le souvenir de ces situations est fréquemment effacé de la mémoire, car les émotions éprouvées en empathie avec le parent sont si intenses et angoissantes qu’il est bien difficile à l’enfant de prendre de la distance par rapport à elles. Il s’empresse alors d’oublier à la fois ces moments et les constructions par lesquelles il a tenté de les comprendre et d’y faire face.

Ainsi, ce qu’il a éprouvé et construit au contact d’un parent porteur de revenant devient un véritable corps étranger dans son propre psychisme, un corps étranger qui pourra, plus tard, orienter une partie de sa vie à son insu sans qu’il ait le souvenir des situations autour desquelles il l’a constitué
.
Le poids d’un deuil non élaboré

« Un dire enterré d’un parent devient chez l’enfant un mort sans sépulture. »
Abraham (N.) et Torok (M.), 1975

A l’occasion du deuil, pour que les vivants et les morts soient en paix, il est nécessaire que les sentiments et dires authentiques soient exprimés avec l’ensemble de la communauté. (Claude Nachin dans « Les fantômes de l’âme », p. 30-31.) Quand cette expression se retrouve entravée, ce poids, trop lourd pour être (sup)porté peut déclencher des des pulsions suicidaires chez les générations suivantes :
● Passage de Kaës à propos du non-deuil des enfants morts et les pulsions suicidaires chez les générations suivantes (2000) :


Spoiler:
"De plusieurs cures analytiques, j’ai appris comment, lorsque se produit sur plusieurs générations une succession de morts d’enfants et de deuils non faits, certains de nos patients sont « empêchés » de deuil, et comment cet empêchement, en les excluant de l’élaboration, soutient chez eux une compulsion suicidaire, jusqu’à la troisième génération. Ces deuils impossibles sont souvent associés à la dépression de la mère et à l’absence du père, d’où la place importante, envahissante, cruelle et endettante que prend, à côté de l’imago de la mère morte, l’imago du frère mort. Dans les deuils difficiles ou pathologiques chez l’enfant, l’impact des deuils demeurés impossibles pour la génération précédente fixe, dans la répétition de la revenance du mort, le rapport à un double non enterré."
Il y a alors une identification à l’objet idéal perdu, l’objet de la mort stocké dans une “crypte” psychique qui se transmet. Cette identification à l’objet de la crypte permet de revenir à un état antérieure à la perte, comme une tentative d’annulation : un troc d’identité entre celle de l’individu et celle fantasmée de la personne disparue de l’ancêtre (Ciccone).
Exemple : Abraham et Torok donnant l’exemple d’un grand frère idéal devenant objet idéal incorporé, le petit frère devenant le grand frère pour annuler la perte traumatique.
Arrow   Abraham et Torok, l’identification endocryptique (extrait de thèse)


Fantôme et corporalité :


Quand un deuil qui a du mal à s’élaborer ne finit pas par se faire de façon différée, il est nié, refusé. Les manifestations symptomatiques du fantôme se concrétisent dans la corps : les traumatismes physiques, somatiques, et la souffrance consécutives de la famille sont à nouveau endossés et recrées dans ce corps (exemple des enfants de déportés).
C’est une façon de garder les morts vivants à travers soi. Alors ils restent attachés aux défunts, mais surtout à leur souffrance, par crainte de leurs représailles s’ils n’honorent pas cette fidélité (qui se fait malgré eux), et également par l’appréhension face à leur propre vie.
Ils sont à la fois interdits de savoir, et interdits d’oublier !
Ils finissent par fétichiser et souvent à leur insu, les objets, les espaces, la souffrance qu’ils imaginent à ces proches disparus pour se rapprocher du trou « énigmatique » qu’ils imaginent être le noeud de la souffrance. C’est une transmission d’un secret traumatique dynamisé par un processus de fantasmatisation du porteur de fantôme.
Cas clinique : à propos d’une mère hantée par les revenants de son viol, sa fille Jade corporise le fantôme en éprouvant les sensations du viol, ses symptômes, les sentiments et images de contraintes sexuelles...
Arrow Quand les revenants et les fantômes hantent le corps

NB : il existe beaucoup d’autres concepts employés : De Mijolla « les visiteurs du Moi »; Eiguer : téléscopage des générations, Faimberg : capture identificatoire, …


Critique et limites au concept de Transmissions familiales inconscientes  :

• Les organisations à caractère sectaire, psychophanie et co, ou même certains professionnels peu scrupuleux sous couvert d’une étiquette professionnelle peuvent induire des faux souvenirs.
• Prudence, on ne peut pas tout réduire ou légitimer à travers cette transmission, car cette quête de soi peut devenir obsessionnelle : Serge Tisseron affirme “qu’il faut tenir compte du passé familial pour analyser les difficultés du présent plutôt que, comme les psychogénéalogistes, chercher les origines des troubles présents dans le passé familial ”.
Arrow Psychogénéalogie : tombé par terre, la faute à grand-père
• On peut s’inventer une malédiction familiale (et continuer à “s’auto-pourrir”), nourrir le plan imaginaire (et astral).
• Il n’y a pas toujours un lien de causalité (beaucoup de critiques sont d’ordre statistique).
• On ne peut chercher à comprendre le mimétisme au comportement d’un ancêtre et s’y identifier sans considérer la différence des cadres sociaux respectifs.


Conclusion :


La transmission est une fonction clef de la famille, mais elle outrepasse son cercle réduit et sa conscientisation : elle permet la dynamique du jeu des identifications, constituant l’identité d’une personne, de façon singulière et à travers son ancrage dans une famille, dans des groupes sociaux, dans une culture,  et dans la civilisation, permet notre survie.
Idéaux, désirs inconscients parentaux, fantasmes, et conflits se cristallisent souvent à travers la portée du prénom désigné pour l’enfant, des paroles plus ou moins implicites, des actes.  
A plus grande échelle, si la Langue, avec un grand L comme le souligne Lacan, est ce qui se transmet dans la structure de l’inconscient de tout un chacun, Pierre Legendre soutient l’idée du rite comme expression primaire de la séparation entre le monde naturel universelle et sa condition humaine : attachée aux règles d'alliances et de filiation, la ritualité est fondatrice de cette transmission, et notamment du passage de la vie à la mort, et de l’invisible au visible.
Ce n’est pas pour rien que les hommes ont toujours craints le retour des fantômes et autres revenants, les mal morts qui n’ont pas bénéficié de cette ritualité dans leur accompagnement vers l’au-delà, redoutant leur colère et leurs reproches.  Les vivants peuvent garder au sein même de leur corps une place pour ces morts et leur souffrance, pour tenter de comprendre le mystère du secret traumatique qui les a précédé : ils se font porteurs malgré eux pour maintenir les liens avec leurs proches.  C’est ainsi que la transmission peut se faire non pas uniquement d’ancêtres aux générations suivantes, mais également sur un axe ascendant, les enfants faisant prendre conscience des secrets familiaux à leurs propres parents.
Aussi, nous avons évoqué de la transmission des traumatismes, des non-dits et autres nœuds. Pour autant, ce qui se transmet n’est pas seulement du négatif, c’est aussi ce qui soutien et assure les continuités narcissiques, le maintien des liens intersubjectifs, les idéaux, mécanismes de défense, identifications, pensées de certitude et de doute.
Il y’a ce qu’on nous transmet, mais également ce qu’on pense être transmis : notre propre fantasme autour du mythe familial, l’appropriation du sens qu’on donne aux secrets passés, comment l’on s’imagine la personnalité de nos ancêtres et par là même, comment l’on s’identifie à eux.
Nous faisons avec cette transmission, puissions nous accepter certains contenus, les refuser ou les subvertir : elle reste créatrice de notre identité, et par là même de notre pensée.



Références images :

Spoiler:



● Avec l’aimable autorisation du graphiste David Ho, les images sont empruntées de :
- candice the ghost series
- block series
Sur son site :  Arrow http://www.davidho.com/

● jayaprada : Painting of life tree in interior of Shaki Khan palace, Azerbaijan, National Art Museum, Usta Gambar Garabagi
Arrow https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/Shaki_khan_palace_interier.jpg

● “Marassa Jumeaux, the Divine Twins” by Ryvienna
Arrow http://ryvienna.deviantart.com/art/Marassa-Jumeaux-the-Divine-Twins-364220708

• Portrait of Elisabeth and two of her children
https://countesselisabethbathory.wordpress.com/


Dernière édition par Fennec le Sam 9 Juil 2016 - 21:23, édité 1 fois


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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Sanguine le Ven 8 Juil 2016 - 23:00

Un très beau dossier, merci beaucoup...

Et c'était d'autant plus drôle de tomber dessus après avoir lu "Aie, mes aieux" d'Anne Ancelin !

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Message par LiliG le Sam 9 Juil 2016 - 15:04

Superbe dossier Fennec !

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Fennec le Sam 9 Juil 2016 - 23:47

Bonsoir,

@Sanguine a écrit:
Et c'était d'autant plus drôle de tomber dessus après avoir lu "Aie, mes aieux" d'Anne Ancelin !
Effectivement, petite synchronicité ! : ) J'apprécie vraiment son utilisation du génogramme.

Merci à vous !


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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par le_chat_de_jade le Dim 10 Juil 2016 - 9:19

super dossier j'y suis plein dedans, mais le hic il y a un bout que je ne connais pas.

je crois que je vais regarder le livre sur les aie mes aieux

Merci pour ces belle synchronicité

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par neyen le Dim 10 Juil 2016 - 11:18

Très beau dossier, très complet ! Merci. Smile

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Salazius le Dim 10 Juil 2016 - 19:56

Un très beau travail, une mine de références, merci à toi !

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Minervalis le Dim 10 Juil 2016 - 23:19

Très beau travail, Fennec !

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Ozalide le Ven 5 Aoû 2016 - 10:05

Purée !!!
Ce dossier arrive à point !
je suis en pleine tempête émotionnelle, les évènements d'aujourd'hui qui me bouleversent sont  surement en lien avec un héritage familial... voire un non-dit où un "secret" : mon acupuncteur ma conseillé de lire "Tintin chez le psychanalyste" de Serge Tisseron pourquoi ce livre plutôt qu'un autre cela me parle seulement maintenant...



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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par énergie le Mar 9 Aoû 2016 - 14:03

Bravo pour ce très beau travail, qui pour moi aussi arrive pile au bon moment.
A lire et relire.
Merci

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Re: Transmissions familiales et psychisme : les vivants et les morts

Message par Ushiro le Ven 26 Aoû 2016 - 22:16

Un super dossier ! Que j'ai enfin pris le temps de re-relire pour en mesurer la profondeur et la manière dont nous sommes impactés par les sujets que tu abordes... Un grand merci Fennec !

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