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[Interview]Bertrand Saint-Guillain

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[Interview]Bertrand Saint-Guillain

Message par Hagel le Jeu 1 Sep 2016 - 9:52

Interview Bertrand Saint-Guillain - Equinox







Présentation :

Passionné de tarot, de cartes, et même cartier, Bertrand Saint-Guillain a développé une voie de réflexion, de pratique sous toutes ses formes du support de divination qu’est le tarot. Marseille et autre petits compagnons apparentés n’ont pas de secrets pour lui.
S’il pratique la voyance, au travers d’un code déontologique construit, il est surtout l’ermite du tarot : toujours sur le chemin, tendant la lumière en avant, pour découvrir de nouveaux aspects dans la tradition et le renouveau de celle-ci.
Depuis la main à l’esprit, de la gravure à la redécouverte des techniques, il ne cesse d’arpenter la voie.
Une personnalité aussi engagée, qui sait dire ce qu’elle pense, quand on lui en donne l’occasion.


Sites :

Site pro : http://www.bertrandtarot.com/
Site gravure : http://www.saintguillain.com/
Site : http://www.tarotmaker.com/fr/
Chaine youtube : https://www.youtube.com/user/dutarot
Sur baglis : http://www.baglis.tv/intervenants/2594-bertrand-saint-guillain.html



Partie personnelle :

Comment êtes vous venu à la spiritualité & l’ésotérisme?
Je ne suis pas sûr du sens du mot “spiritualité”, je ne sais pas si il a une dimension forcément religieuse,  est-ce qu’on parle d’un sentiment de transcendance ou du Truc, auquel on donne des noms inappropriés, l’immatériel, l’Invisible au sens de Jean Servier, dans une relation à l’esprit ? Le souci avec ce mot c’est que dès qu’on le nomme on le sépare - et sans même évoquer le gros mot du dualisme : spiritualité vs animalité, immatériel vs matériel, invisible vs visible, l’au delà vs ici-bas (opposition marrante d’une horizontalité à une verticalité), … Du coup est-ce qu’on y vient ou est-ce que c’est une œillère qu’on apprend à défaire ? Est-ce que ce n’est pas quelque chose que des structures (éducation, religion, autopersuasion) ferment (et peut-être pas pour rien) ?

Du coup je dirais plutôt que j’y suis revenu - au Truc - suite à une période de crise de ma vie, une catabase matérialiste bien carrée du genre volontaire et épaisse, une crise de la trentaine entamée à base de scepticisme aiguë - une construction rationalisante du monde qui s’est effondrée comme un château de cartes grâce à une rencontre. J’avais juste gardé un lien avec le Truc en offrant des lectures du Yi Jing et en le consultant souvent pour moi. C’est un élément qui m’a sorti du bourbier.
Une fois sur le chemin de la maison, des pratiques avec des plantes magiques m’ont aidé à garder un cap, je mentirais si je ne le disais pas mais je n’encourage personne à suivre cette voie.
Il y a aussi et surtout une personne très précieuse qui m’a aidé et m’aide à garder ce cap et surtout qui m’a ré-appris à aimer la vraie Vérité et le vrai sens de mots comme “universel”.

Là je n’ai répondu qu’à la question sur la “spiritualité”, l’ésotérisme c’est forcément la curiosité qui y pousse, les bonnes et mauvaises rencontres. Cela dit “spiritualité” ou “ésotérisme” ont en commun de désigner quelque chose d’intérieur - ce qui me semble approprié pour l’ésotérisme dans le sens où on évoque une forme d’occultation, volontaire dans le pire des cas et nécessaire ou inévitable dans le meilleur.


Comment vous définiriez-vous dans l’ésotérisme et le spirituel ?
Est-ce qu’il s’agit de faire une liste de mes pratiques ? Si oui, sont-ce-t-elles qui me définissent et est-il approprié de placer un T euphonique après un pronom démonstratif ?
Je trouve que le texte de présentation un peu plus haut est bien et je n’aurais pas dit mieux, je rajouterai “un peu anarchiste dans ces domaines” et volontier expérimentateur, mais de plus en plus sélectif et allergique aux groupes hiérarchisés.


Il y a t’il des personnes qui ont marqué votre cheminement?
Oui, il y en a un certain nombre qui l’ont marqué radicalement - je parle de rencontres réelles, pas de bouquins ou autre, même si certains sont très bien.


Pourquoi le tarot de Marseille ?
Le tarot de Marseille en particulier, dans ma pratique, est présent mais pas majoritaire. J’utilise essentiellement un tarot français du XVIIe siècle qui n’est pas au motif dit “de Marseille”. Pourquoi celui-là alors ? Parce que son motif est unique tout en étant conforme à certains aspects du Tarot dit de Marseille (au niveau de la représentation des numérales, avec les enseignes italiennes, et du nombre des atouts), parce que la littérature à son sujet est - hormis les exceptions иotables de l’ouvrage hermétique de Charly Alverda (Trois figures hiéroglyphiques) et de quelques articles historiques de Michael Dummett et Thierry Depaulis - soit inexistante soit absconse, et qu’il a été très peu utilisé pour la voyance ou d’autres usages en comparaison d’autres tarots, c’est de ce point de vue un territoire plus propre et mieux fréquenté, qu’on entende ça en termes d’énergies, d’égrégore, d’imaginal ou d’hyperespace.
De ce que les ouvrages historiques ont retenu, la voyance avec le Tarot commence avec Court de Gébelin, fin XVIIIe, avec un tarot au motif dit “de Marseille” ; le tirage de cartes existait avant, et sûrement depuis plus longtemps que les livres le disent, notamment avec le jeu de carte à enseignes Espagnoles en Espagne. En outre il y a de rares traces plus anciennes et ambiguës de l’utilisation du tarot pour des pratique magiques (il y en a une dans un procès à Venise si ma mémoire est bonne) ou des jeux de salon à la limites de la divination (tarocchi appropriati), on retrouve dans ce cas l’utilisation des atouts principalement (les triomphes, depuis le XIXe chez les occultistes “arcanes majeurs”), mais aussi des cartes numérales à enseignes Italiennes comme le tarot dit “de Marseille”. Dans une vision qui voudrait se justifier par l’histoire cela se tient.
La tradition du tirage de cartes avec le tarot en France a toujours (jusqu’à la fin du XXe siècle en tous cas, mais je suis du siècle dernier) été majoritairement faite avec le tarot dit “de Marseille” ou celui dit “de Besançon” qui en est très proche. Quand on rencontre des gens qui pratiques et qui transmettent des choses sur le sujet ce sera donc le tarot de prédilection.
Si le motif dit “de Marseille” s’est imposé, c’est par des contingences fort peu spirituelles : il s’agissait - au moment de son essor - du dernier tarot disponible qui soit produit “à l’ancienne”, et qui ait conservé une des variations des séquences d’atouts de la Renaissance, alors que les motifs modernisé venus d’Allemagne, avec ces atouts plus fantaisistes (“profanes” comme l’écrivait T.Depaulis dans le livret d’une reproduction d’un jeu ancien) et les enseignes françaises (Pique, Trèfle, Coeur, Carreau) remplaçaient progressivement les allégories et les enseignes italiennes. Comme il fut expertisé “égyptien” en un quart d’heure par Court de Gébelin, et même si cette méprise n’a pas été systématiquement reprise, il est resté considéré comme le témoignage le plus proche de “l’original” mythique. Tous ne s’y sont pas trompés, et bien que les raisons pratiques (ce tarot ou la variante au motif dit “de Besançon” restait le seul facilement disponible dans cette catégorie) ont fait que les auteurs n’ont pas trop insistés sur les autres tarots, des gens comme Eliphas Lévi était parfaitement conscients de l’existence de variantes conservées dans les Bibliothèque - on peut en voir une preuve frappante au Musée Français de la Carte à Jouer dans un manuscrit illustré d’A.-L. Constant.

Surtout il y a - en totale subjectivité - cette force visuelle unique à ces tarots anciens, ce graphisme animé des cartes numérales1, et diverses caractéristiques qui me font mettre les tarots anciens, notamment celui de Jacques Vieville, au sommet. Ces cartes ont une vertu psychédélique abyssale pour peu qu’on fasse l’effort d’y plonger en s’abandonnant.

Il faut bien voir qu’il y a un paradoxe dans ce que je raconte, concernant la série des triomphes en particulier2, j’insiste un peu lourdement dessus : je souligne l’importance de la fluidité des allégories du Tarot, mais je respecte tout de même certaines séquences et de nombreux symboles que ce soit dans les tarots que j’utilise ou ceux que je crée. Il y a un entre-deux inconfortable, instable et mouvant, d’une part la symbolique “fixe” évite peut-être parfois de dire n’importe quoi, d’autre part la fluidité permet de ne pas non plus réciter des énoncés fermés de bouquins comme le ferait un ordinateur et de sentir de quoi on parle.


Et pourquoi la voyance ?
Parce que c’est une réalité, ça “marche” plus souvent qu’autre chose.
Parce que c’est une des composantes les plus anciennes et les plus fondamentales des activités “spirituelles” humaines.
Parce que c’est une activité qui n’est pas dépourvue de risques et de joies, qui force à l’humilité et à rencontrer d’autres humains sans jugement, que la pratiquer ouvertement évite de se sentir investi d’un pouvoir oraculaire infaillible comme cela peut arriver dans un circuit fermé.
Parce que quand on s’investit dans un sujet comme le tarot, il faut le faire tourner et partager et que pratiquer la voyance en s’appuyant dessus est une bonne manière de faire précisément ça.
L’opération de voyance c’est aussi un moment particulier avec les mots, c’est l’occasion des les nettoyer et de les comprendre dans leur sens véritable, c’est donc un moment précieux de déconditionnement et de déprogrammation.


La légitimité de la pratique passe-t-elle par la filiation ou l’apprentissage autodidacte ?
La légitimité passe par l’honnêteté, la sincérité et l’acceptation de ses limites. On peut avoir reçu un enseignement millénaire, avoir appris à tirer les cartes avec les aliens/Marie-Madeleine, se réveiller un matin avec l’envie de le faire, ou l’avoir vu dans un rêve prémonitoire, c’est pareil, il faut bosser, affiner, soit parce qu’on doit apprendre à y voir plus clair soit parce qu’il faudra tempérer les choses si ça part sur les chapeaux de roue ; à part si c’est Marie-Madeleine (là il faut arrêter de mentir ou aller consulter et ne surtout pas tirer les cartes), soit on est légitime en le faisant le plus honnêtement, sans se mentir, dans les limites qu’on apprend à connaître en essayant de ne pas faire de dégâts (ou de les limiter), soit on est un/une dangereux/se enfoiré/e tout à fait illégitime.
Je ne nie pas qu’il puisse y avoir une forme de transmission, non hiérarchique, que des techniques puissent se passer, mais aucun cursus ni formation ne sauraient légitimer une pratique.
Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, plus c’est voyant et clinquant, plus c’est connu, plus ça fait de bruit, plus il faut être méfiant.


Dans le cadre de notre année de réflexion sur ésotérisme & société sur Equinox : pour vous, l’ésotérisme doit-il être dans la société ou en dehors de celle-ci ?
Au tout début de cet entretien j’écrivai que l’ésotérisme relève de l’intériorité, de l’intérieur de la société y compris ; la question n’est tant pas de savoir si il doit y être, puisqu’il y est, c’est de savoir ce qui doit en être dévoilé (si on se pose la question). En vérité par définition l’essentiel n’en est pas quelque chose de dévoilable, même si on veut très très fort3.
Si la réflexion entend parler “d’ésotérisme dans la société” par le biais de caution (pseudo)-scientifique, d’organismes officiels de validation, je dirais juste “amusez vous bien mais sans moi les gars”.



A la veille des élections de 2017, dans une société en crise face au terrorisme, selon vous, les personnes médiums, voyantes, doivent-elles apporter des “solutions” à la société, ou rester passives ?
En dépit d’un goût prononcé pour le surnaturel, les superstitions et croyances, il y a des fables auxquelles j’ai du mal à croire, parmi elles les licornes, les recettes pour des solutions collectives qui marchent ou les élections pour améliorer quoi que ce soit.
Les personnes voyantes, médiums, etc, doivent continuer à faire leurs trucs et donner leurs avis quand on leur demande, mais je vois mal comment on peut apporter des solutions si on traîne des casseroles, casseroles que la société accroche avec plaisir au train desdites personnes. Quand à ceux qui se sentent investis d’une mission et entendent le faire savoir, ils ne valent pas mieux que les politiciens, en conséquence ce sera peut-être beaucoup plus sain si ils ferment leurs gueules ; ça ne veut pas dire qu’il faille s’écraser si on sent des choses à faire circuler, mais que ça se passe dans la subtilité ce sera beaucoup mieux.

Il y a toutefois un cas notable récent que je serais malhonnête de ne pas rappeler, parce qu’il m’a vraiment interpellé, c’est cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=2UbPsjuoKvA - et si ça se trouve c’est un des points de départ de votre réflexion.
Si je souscris pas à tous les choix de Maud Kristen concernant sa médiatisation, sa validation de la “parapsychologie” ou son esthétique, choix qui n’appartiennent qu’à elle, mais dans le sens de cette question, il faut reconnaître que son choix de publier cette vidéo à ce moment était sévèrement burné - pardon pour l’image machiste - même si on sent que des préoccupations personnelles et idéologiques s’incrustent dans ses prédictions.
Elle est d’ailleurs revenue sur cette vidéo ici http://www.maudkristen.com/2484-2/
Je ne sais pas si elle a bien fait de poster cette vidéo, il y a aussi quelque chose là-dedans de potentiellement profondément anxiogène, mais en la voyant j’ai pensé qu’elle faisait cette chose-là honnêtement, ce qui est déjà beaucoup.



Partie professionnelle :

Quels sont les bagages primaires et essentiels à toute pratique selon vous ?
Toute pratique c’est vaste ! Pour être général : ça dépend des cas, et plus qu’ajouter des bagages, il faut se délester du superflu. En restant dans la métaphore, c’est une évidence qu’on voyage mieux en étant ultra-léger plutôt qu’écrasé par son sac.
C’est amusant mais je conseillerais autant pour voyager que pour une pratique mystico-spirituelle (j’adore faire ronfler ce mot composé) : apprendre à faire le calme intérieur, avoir un outil coupant, de quoi faire du feu et quelque chose à cramer, et penser à se laver souvent les mains. Pour le reste “your mileage may vary”.


La voyance se doit-elle d’être exacte à tout/tous prix ?
Si on paie une consultation l’équivalent d’un mois de salaire il y a intérêt à ce que ce soit exact !
Blague à part, qu’est-ce que c’est que l’exactitude en voyance ? la prédiction hyper précise ou le déclencheur qui permettra au consultant de faire les bons choix ? Ce n’est pas la quantité des précisions qui font la bonne voyance mais son utilité. La personne qui se permet de faire l’oracle doit apprendre à calmer les chevaux, à ne pas balancer toutes les infos de façon brutes, et se concentrer sur la manière. On peut décevoir les attentes de merveilleux, il faut savoir l’accepter. Le corollaire de ça c’est qu’il ne faut pas non plus tomber dans une fausse bienveillance qui soit de la complaisance, ou faire tourner la voyance en séance de motivation.
Mon système de croyance fait que je ne vois pas le temps dans un seul sens, du coup je considère l’acte de voyance comme un point de concentration qui affecte les évènements dans les deux sens.


Déontologie et consultation ?
Il en faut évidemment, ça va avec l’honnêteté et la sincérité, mais il faut paradoxalement aussi une certaine souplesse, inutile de s’encombrer d’une espèce de charte déontologique vaste et précise parce que le jour où les cartes ou les runes vont imposer un message à l’encontre de ces règles - si il y en a trop de trop rigides - on se retrouve dans un merdier sans nom.
A celà comme j’écrivais plus haut, il faut veiller à ne pas tomber dans la complaisance, ni dans la cruauté sadique, si le message est rude l’interprète ne doit pas l’être. Se servir du tarot ou d’une technique oraculaire pour faire de la psychologie ou de l’analyse c’est une technique de contrôle et de pouvoir - le “praticien” agissant suivant sa volonté mais se justifiant de l’autorité supérieure de l’oracle. On ne peut pas dire “c’est pas moi qui le dit ce sont les cartes” pour se justifier de débiter des saloperies ou mettre les gens par terre, quand les chose qui apparaissent sont difficiles, l’interprète de l’oracle devrait se rappeler que c’est lui qui a fait le choix de traduire le message, en revanche on doit dire “ce n’est pas moi ce sont les cartes” et surtout s’en rappeler quand les consultants sont émerveillés de la précision ou complimentent.
Evidemment celui qui veut jouer au vampire ou au faux gourou fera exactement le contraire, bon courage à ceux qui choisiraient cette voie parce qu’à la fin ça va très mal se mettre.

Tout ça étant dit, parfois l’intensité de la consultation comme je disais au début éclate les règles établies si elles sont trop rigides ou parce que ça s’impose sans qu’on ait beaucoup de contrôle dessus. Lâcher prise sur l’envie de tout contrôler de la séance c’est important, tout comme il est vital de savoir s’arrêter et ne pas chercher à prouver ou convaincre, savoir refuser les consultants quand on sent que ça ne fera rien de bon c’est une évidence qui est beaucoup plus facile à accepter si on ne se laisse pas mener par l’aspect économique de ce travail.


Comment mène-t-on des recherches sur le tarot ?
Je ne peux décrire que mon expérience, une partie en tous cas, et je ne sais pas si c’est l’idéal. Pour l’aspect historique, en cherchant des bouquins, en rencontrant des spécialistes, en ne focalisant pas sur la littérature ésotérique, qui a aussi son histoire propre. Depuis une paire d’années on a aussi une quantité d’éléments iconographiques absolument énorme disponibles sur les sites de la BNF ou du British Museum pour citer les plus connus, on découvrir avec quelques clics des tas de jeux plus ou moins différents. Cependant dans une pratique avec le tarot il n’est pas nécessaire d’avoir une érudition exhaustive, aujourd’hui en 2016 il y a une poignée d’ouvrages de références qui permettent d’avoir un panorama tout à fait suffisant4.
Pour le reste, il faut pratiquer, essayer, vérifier, associer le tarot à d’autres pratiques ou à la vie quotidienne, prendre des pauses.


Comment crée-t-on un tarot ?
Au XVIIe siècle en général on prenait un modèle existant, qu’on faisait graver par un graveur souvent bon marché, avec des variations volontaires ou involontaires, puis on en imprimait les feuilles et on les assemblait dans l’atelier, avant de “peindre” ou “habiller” les cartes - c’est à dire les mettre en couleur - puis de les découper et de les trier.
En Italie au XVe siècle quand on était très riche pour faire un cadeau précieux on faisait faire tout le boulot à un peintre sur des cartons couverts de gesso, avec une certaine liberté dans les représentations allégoriques, avec une liberté dans le nombre de cartes aussi puisque le tarot était vraisemblablement moins fixé qu’au siècle suivant, le résultat unique était doré à la feuille d’or - ce sont les rares tarots princiers.
Fin XIXe, quand on est Stanislas de Guaita, on explique tout à son secrétaire qui a un coup de crayon correct, qui se trouve être Oswald Wirth, il y a de la bagarre magique dans l’air, entre les Péladan et les Saint-Yves d’Alveydre, des querelles de loges et de clochers, ça colore un peu les choses mais ça reste dans la trame du Tarot de Marseille.
A l’époque de A.E.Waite on contacte une artiste qui est aussi à la Golden Dawn (ou ce qu’il en restait), Pamela Colman Smith, on lui donne un description précise de ce qu’on veut dans les atouts et on lui donne un peu plus carte blanche pour les cartes numérales, en se basant sur les enseignements qu’on a eu à la G.D. et ce qu’on a compris chez Papus et E.Lévi.
Quand on est Aleister Crowley en 1938, on fait trimer - avec son consentement - Lady Frieda Harris qui produit plus de peintures qu’il n’y a de cartes, on corrige des modifications de la G.D., on s’applique à faire un système de correspondances astrologiques figurant sur les cartes qui soit cohérent avec son système magique, on garde un peu de G.D. tout de même et on revient à la source du tarot de Marseille, pour finir par faire publier un truc en noir et blanc.
Au XXIe siècle, la plupart des créateurs de tarot bossent sur ordinateur, ou à la main sur papier ou toile avant de faire des reproductions numériques qui seront imprimées sur de grosses machines, souvent en Chine, parfois en Pologne, qu’il s’agisse de créations modernes ou de reproductions. Certains sont contactés ou commissionnés par les grands éditeurs du secteur, U.S. Games Inc., Carta Mundi, Lo Scarabeo, éditeurs qui ont besoin de tarots séduisants qui se vendent bien.

Un écueil classique bien pénible du genre c’est d’avoir “retrouvé le tarot originel” grâce à des « recherches » approfondies et des messages des anges, des aliens, des lémuriens, la consultation des archives akashiques, Marie Madeleine, ou en utilisant une mythique et créée de toute pièce géométrie sacrée du compagnonnage, voire un mix de plusieurs éléments. C’est ce qu’a prétendu Court de Gébelin le premier, identifiant des hiéroglyphes et “l’origine égyptienne” des cartes, aussi le programme d’Etteilla, de Paul Christian, de Wirth, de Kris Hadar, de Jodorowsky et Camoin… L’ambition n’étant pas de proposer une lecture ou une interprétation du tarot ou même d’en comprendre quelque chose mais bien de vendre sa propre soupe et de dire “mon mien est mieux authentique que tous les autres” : c’est plus vendeur, et c’est sur le mode “puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur”.

L’histoire du dingue qui tâche de bosser comme au XVIIe siècle, c’est tout à fait anecdotique.

Tout ça ne répond pas à la partie sous entendue de la question “que met-on dans les cartes”. Une des grandes forces du tarot c’est de donner - avec un nombre de possibilité combinatoires très grand mais limité - assez de latitude pour en faire un système de divination ouvert, souvent ambigu certes mais très ouvert, parce que les allégories contenues dans les triomphes ne sont pas complètement univoques, dénotent juste ce qu’il faut par rapport aux formes les plus connues pour laisser une nécessaire amplitude d’interprétation. Que met-on dans les cartes alors ? Je crois qu’on peut dire qu’on fait un tarot à partir du moment où on met une suite de vingt-deux allégories et quatre séries de cartes avec de une à dix cartes numérales et quatre honneurs (Valet, Cavalier, Reine et Rois). Bref “comment on crée un tarot” c’est une question de structure avant tout, si on a essayé de comprendre de quoi il s’agit auparavant c’est tout de même mieux.

Plus précisément concernant le projet sur lequel je travaille actuellement, je m’inspire de la trame de quelques source, le tarot de Jacques Viéville, le tarot anonyme Parisien du XVIe, et les variantes primitives du tarot de Marseille, de la feuille de Cary aux tarot au motif “de Marseille” de type 1. L’élaboration des cartes passe par des heures de dessins, de croquis d’études (qui ne se retrouveront pas dans les cartes) afin de comparer avec des oeuvres classiques de la peinture ou de la gravure et des images réelles, puis d’une grille de construction sur lequel se construit le dessin, dessin qui sera influencé par ces recherches graphiques, les sources citées plus haut, et les influences plus ou moins subtiles qui s’invitent sans trop laisser le choix ; ensuite la carte est gravée, il faut parfois quelques jours parfois quelques semaines suivant le détail et la complexité. Une fois que la série sera finie, qui sera une série de Triomphes ou “arcanes majeurs” (un  tarot complet comportant 78 cartes) les gravures seront tirées à la main et il faudra passer à la fabrication des cartes en utilisant les techniques fastidieuses du XVIIe siècle. Dans les différentes étapes de l’élaboration et de la fabrication j’exclus l’utilisation de l’électricité et je ne travaille qu’en lumière naturelle.


Pourquoi cartier et pourquoi le support de la gravure ?
Quand adolescent j’ai rencontré le tarot de Marseille et le bouquin de Paul Marteau, c’était une obsession de comprendre comment les cartes étaient faites, pourquoi elles étaient dessinées ainsi, pour démonter les incohérences de description de Marteau (il décrivait une édition du jeu qui n’était pas exactement celle commercialisée par B.P. Grimaud), mais à l’époque la littérature sérieuse était difficile à trouver.
En replongeant bien des années plus tard dans cette question, il m’a progressivement semblé évident que le dessin sans les contraintes techniques ne permettrait pas de faire la part des choses entre les contraintes du médium et le contenu “réel” ou souhaité des cartes. C’est très facile de faire un “joli” dessin ou de “nettoyer” une gravure imparfaite, c’est du coup très trompeur.
D’un autre côté il y a aussi une volonté de ma part de rentrer dans les mains des cartiers et graveurs d’antan, dans une forme d’invocation, et plutôt que de se déguiser ou de faire semblant, quoi de mieux que de se confronter à la matière, aux blessures physiques, à cette temporalité ? Et comment se permettre de réinterpréter les cartes et d’en réactiver les symboles avec plus de respect que de cette façon primitive ?
La gravure c’est la partie plaisante du travail, la plus longue, la plus gratifiante ou frustrante, mais pour produire des cartes qui soient aussi des objets concrètement chargés, il est délicat de passer par une impression moderne. Le papier qu’on mouille, qu’on imprime soi-même, les colles et ce qu’on met dedans, les teintes qu’on donne aux encres, sont autant de moyens de faire des cartes qui aient une épaisseur dans les différents côté de la réalité.



Autre :

Un conseil pour les lecteurs de cet interview?
Brûlez vos bouquins et faites des trucs un peu dangereux, mais essayez de ne pas mourir et de ne pas devenir fous, merci. Aussi écoutez Lee Scratch Perry.
Mon chat 5 a décidé de conseiller ceci : ;ygkhhl;v fgv:!!!!!!rfmù!rùj!jKm:!.0;f,,d rfk;k


Qui verriez-vous interviewé à votre place?
Une paire de personnes qui malheureusement ne voudront pas y répondre, mais aussi Charly Alverda pour causer sérieusement d’hermétisme.


La vengeance de Marion Cano :
Crois tu au paradis ?

Je crois aux Paradis et aux enfers, et à tout un tas de sphères qui font une grande ronde qui fait un peu vomir ; je ne peux pas en dire plus sinon je devrais vous tuer.


Votre vengeance pour le futur interviewé, une question à lui poser :
Pourquoi tu ne plaques pas tout pour aller vivre au bord de la mer là où il fait très chaud ?




Interview pour Equi-nox.net
Par Hagel
Aout 2016



1. Sur le sujet des cartes numérales dans ces tarots on peut consulter http://www.bertrandtarot.com/textes/lire-tout-le-jeu/ et http://www.bertrandtarot.com/textes/cartes-numerales-une-numerologie-intrinseque/
2.  Triomphes c’est à dire atouts en langage moderne et “arcanes majeurs” en ésotériste XIXiste.
3. Il y a certainement des pratiques occultes peu recommandables pratiquées en secret par certains acteurs de la société “importants” et publiquement vertueux qui mériteraient d’être dégagées à grand coups de pompes, mais ça ferait beaucoup de boulot.
4. On peut trouver à la fin de cette page une bibliographie sommaire http://www.bertrandtarot.com/tarotophilie-essentielle/
5. Il s’appelle Minion, c’est le plus beau chat tigré de la Terre.



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Re: [Interview]Bertrand Saint-Guillain

Message par Ushiro le Lun 12 Sep 2016 - 12:43

Merci pour cet interview très intéressant à découvrir. Je n'y connais pas grand chose au tarot, mais la démarche de Bertrand était vraiment intéressante à lire.
Merci  sunny

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Re: [Interview]Bertrand Saint-Guillain

Message par Fennec le Lun 19 Sep 2016 - 17:06

Merci pour cette interview et cette découverte. Ses gravures tarologiques sont vraiment magnifiques !

Et merci à l'interviewé de rappeler l’importance de l’aspect éthique dans cette activité (que ce soit la voyance ou le soin), de la difficulté des relations humaines selon les messages et les attentes du consultant, ainsi que la très grande facilité pour le praticien de tomber dans la dérive dans un but de maîtrise (et au consultant à la recherche d'un lien de dépendance, d'être attiré par les lumières clinquantes d'une scène de théâtre).


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